The Freedom of Weeds 
The Belgian artist Lise Duclaux's Brooklyn residency revels in the free spirit of unloved plants
Tom Stoelker, Landscape Architecture Magazine, 2018 (EN)
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Terrains vagues à l’âme, Par Michel Verlinden


Plasticienne fascinée par le monde végétal, Lise Duclaux a les honneurs d’une double actualité bruxelloise : exposition de groupe à l’Iselp et solo show à la galerie LMNO. 


« C’est bourré ! » concède Lise Duclaux (48 ans) à propos du vaste espace qui est le sien, dans lequel vie et pratique artistique semblent ne faire qu’un. Il est vrai qu’entre les pots de plantes qui colonisent le rebord des fenêtres, les papiers de couleurs jonchant le sol, les éditions récentes du journal Le Monde, les livres empilés façon tour de Pise et le linge suspendu au plafond, le visiteur doit prendre garde où il met les pieds. Installée dans une ancienne fabrique de matelas, la plasticienne évolue dans un décor foisonnant en phase avec son verbe abondant. Posé contre le mur, une affiche soigneusement encadrée met en garde : « L’escargot n’a pas le sentiment d’avancer lentement ». L’avertissement est emblématique de l’approche de cette artiste française installée à Bruxelles depuis plus de 25 ans : chez elle, il est toujours question de porter un regard différent sur le monde. Lise Duclaux épouse d’autres rythmes et d’autres perspectives. L’axe fort qui traverse son travail est sa fascination pour le végétal qu’elle n’a de cesse de dessiner, photographier ou même de performer. On pense à un projet comme « Les Plantes de Bruxelles » (2003) consistant pour l’intéressé à prélever des fragments de plante aux quatre coins de la capitale afin de les bouturer et ensuite de les disséminer auprès de nouveaux propriétaires lors de performances-rencontres. Elle ne cache pas sa stupéfaction devant le champ végétal des possibles qui n’a aucun équivalent chez l’homme : « Nous nous sommes mis au sommet de l’évolution mais a-t-on déjà pensé au miracle de la bouture ? C’est comme si l’on prélevait le bras de quelqu’un et qu’à partir de ce membre surgissait un nouvel individu. Plantes et arbres sont une forme supérieure de la vie. Un simple chardon produit de 5.000 à 40 000 graines à lui seul, certaines de celles-ci peuvent entrer en latence et vivre jusqu’à 20 ans. Sans parler des grains qui peuvent flotter et traverser de vaste étendue d’eau pour s’implanter sur un autre continent. » Ce goût pour les végétaux s’est noué de manière on ne peut plus simple. « Lorsque j’étudiais à l’ERG, j’habitais dans un appartement avec terrasse. Les gens m’offraient souvent des plantes… c’est de cette façon que j’ai commencé à m’y intéresser. En les regardant longuement croître et se déployer, j’ai mesuré l’incroyable réservoir de formes dont il s’agissait, j’ai l’impression que toutes les formes du monde sont en elles, tout autant que l’altérité absolue qu’elles représentent. », explique-t-elle. Cet or vert Lise Duclaux va s’en servir comme d’un support, un médium pour parler de la vie. Pour ce faire, l’artiste va multiplier les lectures scientifiques et les promenades dans la ville les yeux traquant la moindre tige dans le plus petit interstice fissurant le béton. « Je suis très attentive au discours scientifique mais ce qui m’intéresse c’est d’en exprimer la poésie. Je regarde les plantes avec les yeux émerveillés d’un enfant », précise-t-elle. De retour d’une résidence à Brooklyn, celle qui est originaire de la région lyonnaise insiste sur le lien fort entre l’histoire des hommes et celles des plantes. Elle évoque le cas du Grand plantain, dont le nom scientifique est « Plantago major ». « On en trouve encore aujourd’hui dans les rues de New-York. C’est une plante qui a été apportée par les colons au 17ème siècle. Les Indiens, qui étaient des glaneurs et de ce fait étaient extrêmement attentifs aux plantes, ont lié le plantain à l’homme blanc. La langue anglaise a gardé la trace de cela car elle porte le nom de « white man’s foot », le « pas de l’homme blanc ». Cette anecdote en dit long sur le fait que les plantes collent à nos faits et gestes, elles sont ce que nous sommes, c’est une métaphore de nous-mêmes. » Avec sa réputation de « Ville verte », on suppose que Bruxelles est un paradis pour Lise Duclaux. La réponse qu’elle fait est nuancée : « C’est sûr que si l’on compare à New-York, nous avons une chance incroyable. Il reste que tout n’est pas idéal pour autant. En 27 ans de présence, la plasticienne a constaté les ravages d’une pression immobilière est de plus en plus importante. « Il n’y a plus de terrains vagues, c’est très triste que ce type de friche n’existe plus, c’était comme une respiration au cœur du tissu urbain. Aujourd’hui, les mots d’ordre du politique sont la sécurité et la propreté, j’enrage d’entendre cela, c’est une manière de figer le vivant, une ville propre c’est ville morte », regrette-t-elle. Heureusement, adossé à son atelier de Laeken, un jardin collectif de 1350 mètres carrés orné d’un imposant arbre à kaki lui permet de renouer avec la vie en mettant la main à la terre. « C’est grâce à cette parcelle, que nous laissons relativement sauvage, que j’ai pris conscience du « souterrain », ce pan du végétal qui est dérobé à l’œil. Le réseaux des racines, qui est souvent plus important que la partie visible, constitue une source inépuisable d’inspiration. Dessiner des racines c’est s’ouvrir un espace imaginaire », conclut Lise Duclaux.


A Forest, exposition collection, Iselp, www.iselp.be Jusqu’au 15/12.


Little plants in the crannied sidewalk, Lise Duclaux, galerie LMNO, www.lmno.be Du 12/11 au