Tcharadjidji ou la désobéissance de l'artiste par Alexandre Vanautgaerden


En arménien, Tcharadjidji est une formule de réprimande famillière adressée aux enfants turbulents. Cette admonestation doit être entendue comme une métaphore de la vie artistique, où l'on vous réprimande souvent quand vous sortez des sentiez battus. Pourtant, l'aventure artistique réside prioritairement dans la désobéissance et l'expérimentation des voies qui n'ont pas encore été tracées.


Depuis bien longtemps maintenant, Aïda Kazarian a décidé de laisser parler son corps. Ses tableaux naissent la plupart du temps à la suite d'un événement ou d'un souvenir qui l'émeut, heureux ou tragique. Elle peint pour dire la joie soudaine ou laisser s'échapper la peine. Avec son corps. Avec ses mains. Elle travaille sur des espaces parfois minuscules (des ronds de dessous de gâteau dorés de 5 cm de diamètre), parfois longs de plusieurs mètres (quand elle peint des rouleaux qui semblent ne jamais avoir de fin).


Elle pose des empreintes. Mais ce n'est pas tout, car l'objet peint n'est finalement que le dernier acte de la pièce. Dans l'œuvre d'Aïda Kazarian émerge d'abord une conduite, une certaine façon d'être au monde, avec harmonie.


Les gestes qui forment la trame de ses tableaux sont répétés jour après jour dans des cahiers, comme si elle faisait des gammes. Elle mémorise les gestes qu'elle invente afin d'être en mesure de les accomplir le jour venu, pour laisser place à l'improvisation quand le tableau est là et qu'il doit être peint. Ce tableau est une étape d'un long voyage au cours duquel le corps de l'artiste s'est mis en branle. A chaque fois, une performance, dont le tableau est davantage l'archive que l'empreinte.


La peinture d'Aïda Kazarian est abstraite et sans verbiage, fondée sur l'idée de répétition. Elle résulte de quelques choix qui définissent comment entamer un morceau de peinture : un geste, un support, un format, une matière. L'absence de rhétorique ne signifie pas l'absence de contenu, car il y a bien un sujet au tableau.


Aïda Kazarian est arménienne et ne parle pas du génocide, car son enfance a été marquée par le silence autour de cette question. Pourtant, à bien y réfléchir, ses travaux sont des réminiscences, des émotions ressenties devant la mort, le voyage, les naissances, les retrouvailles. Quand l'artiste présente un nouveau travail, elle relate souvent ce qui est survenu, l'accident heureux ou malheureux, à l'origine de son désir de le peindre.


En 1997, la première œuvre réalisée entièrement sans outil, avec ses doigts, était dédiée à un ami décédé, puis offert à sa compagne. La liste des tableaux qui ont maille à partir avec la mort est longue. Son journal de bord est un combat sans fin pour prolonger la vie, illuminée de couleurs immaculées, irisées, osant le rose, le spectre entier de la lumière. Sur le support choisi (toile, plomb, rouleau de toile, carton de pâtisserie, bois…) demeure une petite mélodie infiniment modulée, en écho à certaines phrases entendues dans les quatuors de Tigran Mansourian, ou dans les rythmes de la langue liturgique restaurée par Komitas.


Un désir de vie si grand qu'il se joue de tout et enfreint les règles avec une joie enfantine. Aïda Kazarian peint en utilisant de l'or ou des dessous de gâteau dorés, sans distinction. Son monde est celui de l'icône, quel que soit le support ou le médium. Les images qu'elle réalise sont des concentrés d'émotion, où le reflet de la lumière naturelle est toujours un acteur vital. Ses œuvres peintes ont besoin de l'ombre pour lentement émerger, puis se révéler au grand jour, quand le soleil est à son zénith.




Aïda Kazarian nam al tweemaal deel aan onze collectieve tentoonstellingen. Het leek ons dan ook relevant om een monografische versie van haar werk te ontdekken. We laten Alexandre Vanautgaerden dit intense en gevoelige werk presenteren

Tcharadjidji of de ongehoorzaamheid van de kunstenaar AlexandreVanautgaerden

In het Armeens is “tcharadjidji” een gangbare formule om drukke kinderen te berispen. Die vermaning is op te vatten als een metafoor voor het kunstleven, waar diegenen die zich buiten de begane paden wagen vaak op de vingers worden getikt. En toch is het artistieke avontuur primair een niet gehoorzaam zijn, een uitproberen van nieuwe wegen.

Aïda Kazarian besloot al een hele poos geleden haar lichaam te laten spreken. Haar schilderijen ontstaan meestal vanuit een – gelukkige of tragische – gebeurtenis of herinnering die haar ontroert. Ze schildert om haar plotselinge vreugde te delen of om haar leed los te laten. Ze schildert met haar lichaam. Met haar handen. Ze werkt soms op piepkleine formaten (goudkleurige onderzetters voor gebak met een diameter van 5 cm), maar ook op oppervlakken van enkele meters (wanneeer ze schijnbaar eindeloze rollen beschildert).

Ze laat sporen na. Maar dat is niet alles, want het geschilderde voorwerp is tenslotte maar het laatste bedrijf van het toneelstuk. In het werk van Aïda Kazarian komt in de eerste plaats een houding tot uiting, een manier om in de wereld te zijn. Een harmonische opstelling.

De gebaren die ten grondslag liggen aan haar schilderijen herhaalt ze elke dag in schriftjes, alsof ze toonladders oefent. Ze memoriseert de gebaren die ze verzint om ze, te gepasten tijde, te kunnen uitvoeren, om ruimte te maken voor improvisatie wanneer het schilderij dáár is en geschilderd moet worden. Dat schilderij is een etappe in een lange reis, waarin het lichaam van de kunstenares in beweging komt.

Elke keer weer een performance, waarvan het schilderij veeleer het archief dan de afdruk is.

De schilderkunst van Aïda Kazarian is abstract en wars van loze woorden. Ze is gestoeld op het idee van de herhaling. Ze vloeit voort uit een aantal keuzes die bepalen hoe ze aan een schilderij begint: een gebaar, een medium, een formaat, een materiaal. Dat er geen betoog is, betekent niet dat het werk inhoudsloos is, want het doek heeft wel degelijk een onderwerp.

Aïda Kazarian heeft een Armeense achtergrond, maar ze heeft het niet over de genocide, want haar jeugd is getekend door het stilzwijgen rond deze kwestie. Alles goed beschouwd zijn haar werken niettemin reminiscenties, emoties rond de dood, het reizen, de geboorte, het weerzien. Wanneer de artieste een nieuw werk presenteert, vertelt ze vaak wat het gelukkige of ongelukkige voorval was dat haar tot schilderen noopte.

In 1997 kwam het eerste werk tot stand dat ze geheel zonder gereedschap, met haar vingers schilderde. Ze droeg het op aan een overleden vriend en gaf het aan zijn levensgezellin. De lijst van haar schilderijen die met de dood te maken hebben is lang. Haar logboek is een eindeloze strijd om het leven te verlengen, uitgelicht door onberispelijke regenboogkleuren, inclusief roze. Ze doet een beroep op het hele lichtspectrum. Op het geselecteerde medium (doek, lood, canvasrol, onderlegger voor gebak, hout...) blijft een eindeloos gemoduleerd melodietje hangen, als een echo van frasen uit de strijk¬kwartetten van Tigran Mansurian of op het ritme van de liturgische taal die Komitas in ere herstelde.

Een levensdrang zo groot dat hij aan alles lak heeft en met een kinderlijke vreugde de regels in de wind slaat. Aïda Kazarian schildert met goud of met goudkleurige onderleggers voor gebak – zonder onderscheid. Haar wereld is die van de icoon, los van het medium of het materiaal. De beelden die ze creëert zijn concentraten van gevoelens, waarin de weerspiegeling van het natuurlijk licht altijd een cruciale rol speelt. Haar geschilderd werk heeft de schaduw nodig om langzaam tevoorschijn te treden, zodat het zichzelf kan openbaren op klaarlichte dag, in de middagzon.


 


Aïda KAZARIAN: le rythme de l'iris 


par Chaké MATOSSIAN: Docteur en philosophie et théorie de la communication




Texte paru dans le journal «Haratch» du 7/10/2001




Le parcours d'artiste d'Aïda Kazarian compte de nombreuses balises en Belgique, il évolue et s'approfondit au fil des prix qu'il reçoit des diverses institutions qui en reconnaissent la qualité. Dans sa dernière exposition à la Chapelle de Boendael à Bruxelles, Aïda Kazarian a mené vers un degré de pureté une problématique qui la hante depuis ses premières recherches, celle du nouage et de la trame. La tapisserie ne produit plus un dépassement de la bidimensionalité de la toile, elle devient au contraire intériorisée, donnant à penser ce qu'il en est de l?arrière-plan du tableau et du geste de l?artiste. Les travaux présentés à la chapelle relèvent pour la plupart d'une investigation sur la limite du visible et la capture de la lumière. Abstraites, de grandes toiles blanches révèlent des taches irisées, non pas des taches comme salissures et autres scories mais comme points lumineux, vides optiques et haptiques, ocelles d'une peau d?animal inconnu. A la limite de la disparition, émergeant subtilement du support blanc, les taches de couleurs affirment une minéralité de la touche par leur aspect irisé. L?artiste travaille ainsi une sorte d'oxymore en peinture, par l?association du plus dématérialisé (la lumière) au plus inerte (le minéral qui donne lieu au métal). Elle réalise avec et par l'oeuvre une expérience alchimique, effectue la transformation de la couleur métalisée en lumière et pose des taches irisées comme autant de miroirs reflétant un monde empli de multiples dimensions qui échappent au sens. D'où l'abstraction voulue et revendiquée, qui perturbe plus d'un visiteur dans ce lieu ouvert à tous, aux habitants du quartier, aux curieux et aux passants, à ces promeneurs qui ont l'habitude de croire qu'ils «comprennent» un tableau par le simple fait qu'ils y reconnaissent une forme familière. Comble de l'illusion dont Aïda Kazarian s'amuse à démonter le piège en exhibant les taches brillantes, c'est-à-dire en produisant le travail d'un repli de l'icône sur l'indice. Aucun endroit ne pouvait mieux correspondre à la monstration de cette recherche qu'une chapelle. La valeur et la fonction indicielles des taches irisées se renforcent par le rythme que l'artiste leur impose. Loin d'être désordonnées, elles occupent l'espace de la toile en le scandant, de manière répétitive, comme un chant secret de moine ou de prisonnier, un chant doux et salvateur qui offre par sa répétition un autre espace, soit, pour reprendre les termes de Gilles Deleuze et Félix Guattari, une «déterritorialisation». A l'intérieur de la Chapelle, Aïda Kazarian produit, par ses toiles un déplacement des limites spaciales, donnant par la temporalité qui appartient au rythme des taches irisées, une capacité à dépasser et déplacer le territoire. L'artiste a choisi plusieurs formats, ceux auxquels est habitué le spectateur occidental et celui, oriental, du rouleau. Celui-ci occupe la place d'honneur dans la chapelle, un lieu qui entre en accord avec sa forme qui est le rappel de l'émergence du signe graphique, du tracé en colonnes verticales des débuts de l'écriture. Les oeuvres font le tour de la chapelle, jouant le blanc sur blanc, l'interrompant parfois par une petite toile verte, un sursaut sur les murs, nous faisant comme un clin d'oeil pour nous rappeler qu'il y a l'herbe sous les pieds, la terre avec l'idée, le dehors du dedans. L'un de ces petits tableaux nous présente en gros plan les mailles d'un tricot ou d'un filet, l?autre plus marécageux, se rapproche du camouflage et tous deux sont là comme monstration du piège du regard. 


 


D'où, peut-être, le caractère insolite des titres qui ressortissent aux noms de code, comme par exmple: « A K O O T C D 1 8 0 . 3 » Il s'agit d'un encodage, une sorte de code barre, résultant d'une synthèse des initiales de l'artiste, de l'année de création, du support utilisé, des dimensions et du numéro de la série. Mais, au-delà de cet aspect pratique, le titre se fait chiffrage. L'oeuvre détient une dimension supplémentaire, secrète et préservée par le nom de code derrière lequel se cache une dédicace qu'il revient à l'artiste de pouvoir révéler. Le secret alchimique est montré dans sa formule qui, en même temps, préserve et masque un certain rapport du tableau au monde vécu et à son interprétation. Le code nous renvoie aussi à l'élaboration de la toile, aux cheminements de la pensée qui surviennent pendant que le travail s'effectue et dont il garde la trace, soulignant la dimension mnésique du travail. Une toile, un tissu, une trame peuvent se faire coffrets et nul doute que, chez Aïda Kazarian, le tableau-toile ne soit la transmutation d'un tapis d?Orient dans l'image duquel, on le sait, quelqu'un a laissé un secret.